J’ai changé trois fois d’avis sur l’IA et l’emploi
Par Blaise Reymondin · 28 mai 2026 · Chronique
J'ai d'abord cru en l'IA-apocalypse: une telle puissance ne pouvait qu'écraser nos métiers. Puis l'inverse, en voyant ma propre productivité exploser: et si l'IA créait plus de travail qu'elle n'en détruisait?
Mais je pense aujourd'hui que je posais la mauvaise question: savoir si le nombre total d'emplois montera ou baissera à terme, honnêtement, je n'en sais rien. Personne n'en sait rien. Parce que deux forces opposées agissent simultanément. D'un côté, des équipes qui pourraient fondre: un collaborateur augmenté produit ce qui nécessitait une équipe entière. De l'autre, de nouveaux fronts susceptibles de s'ouvrir: on internalise, on innove, on ose voir plus grand. L'emploi net dépend de la force qui l'emporte, et de quand.
Mais voici ce dont je suis sûr, et c'est la seule chose qui va compter: même dans le scénario le plus optimiste sur la finalité, la transition va être brutale. Très brutale.
Parce qu'elle a 3 propriétés qu'on sous-estime:
- L'IA ne frappe pas qui on croyait. Ce qui se disloque le plus vite, c'est le travail qu'on peut découper en morceaux et contrôler à l'arrivée: coder, rédiger, analyser des documents. Autrement dit, des cols blancs qualifiés, bien payés, qui se croyaient à l'abri. On croyait vers 2015 que l'automatisation grimperait du bas de l'échelle: d'abord le manuel et le routinier, avec le diplôme comme rempart. Mais c'est l'inverse qui est en train de se produire, et ça grimpe jusqu'au PhD.
- L'IA ne coûte pas que des compétences, elle coûte un statut. Se reconvertir techniquement, ça on sait faire. Mais faire le deuil d'une expertise bâtie sur 20 ans qui devient soudain réplicable par un outil, c'est tout autre chose.
- L'IA avance trop vite pour le seul amortisseur qui a tenu jusqu'ici: le renouvellement des générations. Les grandes transitions, agriculture vers industrie, industrie vers services, se sont étalées sur plusieurs générations: les nouveaux métiers se remplissaient par les jeunes, pendant que les anciens finissaient tranquillement leur carrière. Si la bascule IA prend 5 à 10 ans, ce tampon saute. Il faut se reconvertir en cours de carrière, à grande échelle, en même temps. Et ça, c'est inédit.
Je dois être honnête sur ma position: je suis exactement le profil pour qui cette transition est aisée. Indépendant, une seule tête à piloter, tombé petit dans la marmite numérique... Ca reste confortable de prédire la douleur des autres. Mais quand je me pose la question pour moi: dans mon métier de spécialiste en marketing numérique, qu'est-ce qui est découpable et vérifiable, donc exposé? La réponse n'est pas «rien». Une bonne part de ce que je facturais hier, l'IA le fait aujourd'hui. Je ne regarde pas la vague depuis la plage.
L'erreur que je ne veux plus faire, c'est de confondre l'optimisme sur la destination avec l'aveuglement sur le chemin. On peut converger vers un monde meilleur en laminant une génération au passage.
Le tisserand de 1810 avait raison d'avoir peur. L'emploi textile a fini par exploser, oui, mais trop tard pour lui.
Texte intégral reproduit avec l'accord de son auteur. Paru initialement sur LinkedIn.
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Blaise Reymondin
Expert en acquisition client à Lausanne depuis 2004. Chroniqueur pour Le Temps sur le numérique et l'IA.