L'intelligence artificielle générale naîtra d'un fou rire
Par Blaise Reymondin · 14 août 2026 · Chronique
OPINION. L'IA rivalise avec les spécialistes pour rédiger, coder, analyser et diagnostiquer. Mais demandez-lui une vanne et c'est le bide assuré. L'humour serait-il le dernier rempart de l'humain face à l'intelligence artificielle? Blaise Reymondin, spécialiste en marketing digital, se pose la question
Faites le test ce soir: demandez une blague à ChatGPT. Vous obtiendrez quelque chose comme «Pourquoi les plongeurs plongent-ils toujours en arrière? Parce que, sinon, ils tombent dans le bateau.» Au mieux, vous sourirez poliment, comme au mariage de tonton Norbert.
Sauf que la science est plus vexante. En 2024, des chercheurs ont fait noter à l'aveugle des blagues de ChatGPT et de gens comme vous et moi: la machine a battu la majorité des participants. Pourtant, quand 20 humoristes professionnels ont testé les modèles de Google DeepMind, le verdict fut cinglant: des «blagues de croisière des années 1950, en un peu moins racistes».
Voilà un vrai mystère. L'IA est déjà plus drôle que l'humain moyen, mais désespérément plate face aux pros du stand-up; aujourd'hui plus forte que tonton Norbert, mais loin du mordant d'un Thomas Wiesel ou d'un Yann Marguet. Pourquoi ce plafond? La réponse tient à leur naissance, et à ce qu'on leur fait subir ensuite.
Des machines à deviner la suite
Un modèle de langage, c'est la saisie intuitive de nos smartphones dopée aux stéroïdes: il prédit, mot après mot, la suite la plus probable. Une blague est l'inverse exact: le mot que personne n'attendait, qui retourne d'un coup tout ce qui précède. Les auteurs comiques écrivent d'ailleurs souvent à l'envers, de la chute vers l'amorce, alors que l'IA avance nativement de gauche à droite, sans savoir où elle atterrira. Autant demander un détour au funi de Cossonay.
Après l'entraînement brut vient le dressage, où une kyrielle d'annotateurs vont évaluer les réponses, la machine apprenant à maximiser la note moyenne. Or l'humour sur scène maximise tout sauf la moyenne: la vanne qui tue fait hurler un tiers de la salle et laisse le reste indifférent, voire choqué. Optimiser l'approbation générale donne mathématiquement la blague de tonton Norbert, inoffensive, vaguement amusante, oubliée avant le dessert. La comédie exige un point de vue, une cible, un risque, alors qu'un assistant dressé à ne froisser personne se présente sur scène avec casque, genouillères et autorisation parentale.
La machine ne connaît pas le bide
Une blague est un pari sur l'état d'esprit d'un public précis, à un instant précis, avec le rire comme verdict immédiat. Un humoriste passe des années dans des caves à réécrire après chaque silence gêné; Marina Rollman n'a pas trouvé son sens de la dérision dans une bibliothèque, elle s'est construite sur les scènes ouvertes, de la Suisse romande à Paris, un bide à la fois. L'IA, elle, n'a jamais entendu une salle se taire: on lui a appris à être utile et polie, on ne l'a jamais nourrie au signal du rire.
Pire: aussi savante soit-elle, l'IA reste piètre juge du comique. Face au concours de légendes du New Yorker, les modèles peinent à séparer l'hilarant du banal. Un humain écarte une vanne moisie en deux secondes; un modèle privé de ce flair ne peut pas trier ses propres essais. Il lui manque l'oreille.
La surprise ne vit qu'une fois
Dernière malédiction. Une vanne s'use quand on s'en sert; un ressort réchauffé ne claque plus. Le corpus d'entraînement des IA est un cimetière de blagues déjà mortes; plus la machine apprend ce qui a été drôle, plus elle croit savoir ce qui le sera. Etre drôle, c'est devancer la moyenne; et l'IA est une usine à moyenne.
Le rire restera-t-il notre chasse gardée? J'aimerais y croire, mais les chances sont faibles. Daniel Dennett voyait dans le rire la récompense du cerveau qui débusque une erreur dans ses attentes; un mécanisme, donc un jour reproductible. Je parie que la première IA vraiment drôle ne sera pas un modèle plus gros, mais un agent branché sur un vrai public, mesurant la demi-seconde d'hésitation avant le rire, puis réécrivant la vanne pour le lendemain. Une IA qui écume les open mics, en somme.
Sam Altman assure désormais que l'AGI, cette IA générale qui dépasse l'humain en tout, serait déjà là. Pas si vite! Le rire est le propre de l'homme, disait Rabelais; alors j'en fais le test de Turing ultime: le soir où une machine connaîtra son premier vrai bide, l'adage commencera à vaciller; et le jour où elle fera pleurer de rire une salle, l'AGI sera vraiment là.
PS: J'ai fait relire cette chronique par une IA. Elle n'a pas du tout ri, la sotte.
Texte intégral reproduit avec l'accord de son auteur. Paru initialement sur Le Temps.
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Blaise Reymondin
Expert en acquisition client à Lausanne depuis 2004. Chroniqueur pour Le Temps sur le numérique et l'IA.