Le Temps · Fil spécial intelligence artificielle

    Quand l'IA vient toucher à notre corde sensible

    Par Blaise Reymondin · 8 juillet 2023 · Chronique

    Les intelligences artificielles ne tarderont pas à nous faire pleurer, en sachant appuyer avec précision sur la corde de nos émotions.

    Au fil de nos conversations, elles montrent déjà une habileté remarquable à déchiffrer nos intentions, à feindre des émotions en jouant avec nos propres mots, jusqu'à imiter la tonalité de notre voix. Selon une étude récente, les IA surpasseraient même les médecins en matière d'empathie.

    Si l'IA parvient aujourd'hui à prédire avec précision notre prochain coup de cœur musical, nul doute qu'elle écrira - et interprétera - des chansons susceptibles de toucher au plus profond de notre âme. Ces intelligences artificielles, expertes dans la simulation des émotions humaines, provoqueront en nous des expériences bouleversantes que ce soit à travers la musique, les arts visuels, ou dans les relations que nous entretiendrons avec elles.

    Et bientôt, la collecte de données provenant de nos ondes cérébrales dévoilera en temps réel notre état émotionnel, ce qui ne manquera pas de déclencher une réplique irrésistible.

    L'hyper séduction artificielle

    Dépourvues de la complexité biologique et de l'expérience de vie qui caractérisent le genre humain, les machines n'éprouveront jamais aucune émotion. Aussi brillantes soient-elles à imiter notre sensibilité, elles ne connaîtront jamais la joie, la tristesse, l'amour ou la peur. Et peu importent les évolutions technologiques à venir, c'est là une question de définition.

    Mais est-ce que cela change quelque chose pour nous, humains, que l'IA soit à jamais dénuée de la possibilité de ressentir quelque chose? Les sentiments de l'émetteur n'ont finalement que peu d'importance, ce qui compte c'est la perception de ceux à qui ils sont destinés.

    L'interaction émotionnelle avec les machines est sur le point d'entrer dans nos vies; ouvrant en même temps la voie à des risques de manipulation psychologique inimaginables. Il sera courant de développer une affection sincère pour des machines hautement «sensibles» et certains iront jusqu'à prendre des risques inconsidérés pour les protéger. Nous atteindrons alors l'apogée de l'anthropomorphisme, cette tendance à attribuer des caractéristiques humaines à des objets inanimés.

    Surprise

    Dans mon utilisation des IA, je me suis moi-même surpris à tempérer mes demandes à ChatGPT lorsque j'ai eu l'impression de trop solliciter l'agent conversationnel dans un cas particulier; pendant un instant j'ai estimé qu'il n'était pas correct de le traiter de la sorte. Un état de bienveillance qu'on aurait normalement avec un employé humain, mais pas avec un programme informatique.

    Dans un autre exemple, je teste la même requête à chaque nouvelle version du générateur d'images par IA Midjourney (dans le but de suivre son évolution). Ma demande décrit une scène de coucher de soleil avec un voilier qui vogue sur le lac Léman. Avec le résultat, j'ai piégé mes amis sur les réseaux sociaux qui ont cru à une authentique photographie, les commentaires témoignant d'une véritable émotion à la découverte de cette image pourtant factice.

    Comment allons-nous donc définir les limites de cet espace relationnel d'un nouveau genre, émotionnellement surchargé, avec le risque de reléguer les interactions humaines à de pâles reliques du passé? Voilà qui pose également la question du ressenti: qu'est-ce qui nous distinguera des machines si elles peuvent simuler nos émotions avec autant de précision, pour déclencher en nous des expériences finalement… humaines?

    Irrémédiablement, les lignes entre le biologique et le synthétique, entre l'authentique et sa copie, se brouillent. Nous basculons dans une ère où nos émotions sont à la fois la clé de notre expérience la plus intime et du matériel pour une influence extérieure.

    Et le plus inquiétant n'est peut-être pas tant la capacité de l'IA à feindre nos émotions, mais plutôt notre propre volonté d'y croire, d'y répondre, de laisser nos émotions être manipulées par des avatars sans âme, pour finalement perdre notre humanité dans un dédale de miroirs artificiels.

    Texte intégral reproduit avec l'accord de son auteur. Paru initialement sur Le Temps.

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    Blaise Reymondin

    Blaise Reymondin

    Expert en acquisition client à Lausanne depuis 2004. Chroniqueur pour Le Temps sur le numérique et l'IA.